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Les tests de personnalitéCe qu’ils mesurent, et ce qu’on en fait au travail

Les trois grilles · révisé le · 13 min

La Process Communication de Taibi Kahler

Une paire de jumelles posée sur une table de bois

La plupart des grilles employées en entreprise décrivent un fonctionnement de croisière. Elles disent ce qu’une personne préfère, comment elle décide, quel rythme lui convient, à quoi elle fait attention. Elles rendent service tant que la situation reste ordinaire, et elles deviennent muettes au moment précis où l’on en aurait le plus besoin : quand la réunion se tend, quand un collaborateur se ferme, quand quelqu’un se met à couper la parole ou, à l’inverse, disparaît des échanges sans que personne sache pourquoi.

C’est sur ce terrain-là que le modèle mis au point par le psychologue américain Taibi Kahler se distingue. Son objet n’est pas seulement la manière dont quelqu’un fonctionne quand tout va bien, mais la manière dont il communique quand ça va mal — et, plus précisément encore, l’ordre dans lequel les choses se dégradent. C’est cette idée de séquence, prévisible et observable, qui fait l’intérêt durable de la Process Communication.

Ce que ce modèle cherche à décrire

Taibi Kahler est un psychologue américain formé à l’analyse transactionnelle. Son point de départ n’est pas une théorie des types, mais une observation répétée en situation clinique : avant qu’un échange ne dérape, la forme du langage change. Le vocabulaire se rétrécit, le ton se modifie, quelques tournures reviennent avec insistance. Et cela se produit avant que le désaccord de fond n’apparaisse. Autrement dit, le signal de la difficulté est repérable dans la manière de parler, pas seulement dans ce qui est dit.

De cette observation découle toute l’architecture du modèle. Il distingue six façons de percevoir le monde et d’entrer en relation, présentes chez chacun mais dans des proportions différentes. L’image employée pour le dire est celle d’un immeuble : les étages existent chez tout le monde, seul l’ordre dans lequel ils s’empilent varie d’une personne à l’autre. L’étage du bas, la base, correspond au fonctionnement le plus ancien et le plus stable ; c’est celui vers lequel on revient sous pression, et il ne change pas. Les étages du dessus sont accessibles avec plus ou moins d’effort, et c’est cet effort qui explique pourquoi certaines relations paraissent fluides et d’autres coûteuses.

Le modèle ajoute une nuance que l’on rencontre rarement ailleurs. La façon dont une personne fonctionne au quotidien peut se déplacer au cours de sa vie, sans que sa base bouge. Ce déplacement, appelé phase, explique qu’un même individu, décrit à deux périodes éloignées de son parcours, semble avoir changé de registre alors que ses réflexes profonds sont restés les mêmes. Il explique surtout que les besoins qu’il cherche à satisfaire, eux, ont changé — et donc que ce qui le met sous tension a changé aussi.

Aucun de ces six fonctionnements n’est meilleur qu’un autre, et aucun n’est réservé à un métier. Ce que le modèle propose n’est pas un classement, c’est une hypothèse de lecture : si la même remarque produit deux effets opposés sur deux personnes, ce n’est pas parce que l’une est susceptible et l’autre solide, c’est parce qu’elles n’ont pas besoin de la même chose pour rester disponibles à l’échange.

Six façons de percevoir et d’entrer en relation

Le premier étage d’une lecture utile tient dans une question simple : par quoi cette personne entre-t-elle en contact avec ce qui lui arrive ? Le modèle en distingue six, que la version francophone désigne par des étiquettes commodes mais qu’il vaut toujours mieux décrire par leur fonctionnement.

La première perçoit d’abord par la pensée. Elle trie les faits, cherche la structure, demande des données, découpe un problème en éléments. Elle a besoin que le travail accompli soit reconnu comme tel, et que le temps soit organisé. On la désigne souvent comme travaillomane.

La deuxième perçoit d’abord par les opinions. Elle évalue ce qu’on lui présente à l’aune de ce qu’elle croit juste, et elle demande à savoir si elle peut faire confiance avant de s’engager. Ce qu’elle attend, c’est que ses convictions soient entendues, pas nécessairement partagées. On la désigne comme persévérante.

La troisième perçoit d’abord par les émotions. Elle sent le climat d’une pièce avant d’en entendre l’ordre du jour, et elle a besoin d’être reconnue pour ce qu’elle est, indépendamment de ce qu’elle produit. Le vocabulaire du modèle la dit empathique.

La quatrième perçoit par la réflexion, plutôt en retrait. Elle a besoin de calme, de temps seule, et de consignes explicites : en l’absence de demande claire, elle attend. On l’appelle rêveuse, ce qui prête à confusion — il ne s’agit pas de distraction mais d’un fonctionnement intérieur qui ne s’exprime pas spontanément.

La cinquième perçoit par les réactions, immédiatement : ce qui plaît, ce qui déplaît, ce qui amuse, ce qui ennuie. Elle a besoin de contact vivant et d’un peu de jeu pour rester présente. Le modèle la dit rebelle.

La sixième perçoit par l’action et par l’effet produit. Elle évalue vite, décide vite, va chercher le résultat là où il est, et a besoin que les choses bougent. On la nomme promotrice.

Ces six lectures cohabitent chez chacun. La différence entre deux personnes ne tient donc pas à la présence ou à l’absence de l’une d’elles, mais à ce qu’il en coûte d’y accéder. C’est une façon de raisonner assez proche de celle qu’emploie une autre grille centrée sur le comportement observable, à cette différence près que la Process Communication s’intéresse moins à ce que l’on voit faire qu’à ce que l’on entend dire.

Le canal de communication, ou pourquoi la même phrase ne passe pas

L’apport le plus immédiatement utilisable du modèle est probablement la notion de canal. Un canal n’est pas le contenu d’un message, c’est sa forme : la manière dont on s’adresse à l’autre, le registre employé, la place laissée à la réponse.

On peut donner une consigne sur un mode direct, sous forme d’instruction brève et sans détour. On peut la poser sur un mode interrogatif, en demandant à l’autre son avis et en l’invitant à réfléchir avec soi. On peut la porter sur un registre chaleureux, où le soin apporté à la personne précède la demande. On peut enfin l’échanger sur un ton vif et enjoué, où la complicité passe avant le protocole.

Aucune de ces formes n’est supérieure aux autres. Un encadrant a spontanément un ou deux registres, ceux qui lui viennent naturellement, et il les emploie avec tout le monde. Tant que ses interlocuteurs y répondent, il n’a aucune raison de s’en apercevoir ; le jour où quelqu’un n’y répond pas, il conclut en général que cette personne est difficile.

Le décalage produit des effets très concrets. Une instruction brève adressée à quelqu’un qui a besoin de sentir la relation est reçue comme une froideur, parfois comme une sanction. À l’inverse, un préambule attentionné adressé à quelqu’un qui attend l’objectif est reçu comme une perte de temps, voire comme un manque de franchise. Dans les deux cas, le contenu est passé à côté, alors qu’il était juste.

Changer de canal ne demande pas de changer d’intention ni de renoncer à une exigence. Cela demande de modifier l’entrée en matière et la place laissée à l’autre dans l’échange. C’est le même travail d’ajustement que celui décrit lorsqu’on cherche à formuler une consigne ou un retour selon la personne que l’on a en face, avec un point d’entrée différent — le registre plutôt que le comportement.

Ce qui se passe quand ça va mal

Voici l’élément qui distingue vraiment ce modèle. Il ne se contente pas de dire que chacun réagit différemment au stress ; il affirme que la dégradation suit un ordre, et que cet ordre est repérable de l’extérieur.

Le point de départ est la notion de besoin psychologique. Chaque façon de fonctionner s’accompagne d’attentes précises — être reconnu pour son travail, pour ses convictions, pour soi-même, disposer de calme, de contact, de mouvement. Tant que ces attentes trouvent à se satisfaire, la personne reste disponible, souple, capable d’accéder aux autres registres. Quand elles restent longtemps insatisfaites, elle ne le dit pas : elle le montre, et toujours de la même manière.

La première marche est discrète. Elle prend la forme de comportements qui semblent, de l’extérieur, être un excès de bonne volonté. La personne veut trop bien faire, ou veut trop plaire, ou se force à tenir sans rien demander, ou multiplie les efforts sans avancer, ou précipite tout. Ces attitudes reviennent sous des formulations reconnaissables : « sois parfait », « fais plaisir », « sois fort », « fais des efforts », « dépêche-toi ». À ce stade, rien n’est encore abîmé, et c’est le bon moment pour intervenir — mais presque personne ne le fait, parce que le comportement ressemble encore à de l’engagement.

La deuxième marche est visible et coûteuse. La personne adopte un comportement qui la dessert et qui use son entourage : elle contrôle tout et reprend le travail des autres, elle part en croisade sur un détail de principe, elle s’efface et multiplie les maladresses, elle se retire sans prévenir, elle se plaint et cherche un responsable, ou elle passe en force. Chacun de ces comportements est cohérent avec la façon de fonctionner dont il provient, et c’est ce qui le rend prévisible.

L’intérêt pratique de cette séquence n’est pas de coller une étiquette. Il tient en une inversion de lecture. Devant quelqu’un qui devient rigide, tatillon, absent ou cassant, le réflexe ordinaire est d’y voir un trait de caractère qui se révèle. Le modèle propose d’y voir un signal : un besoin ne trouve pas à se satisfaire depuis un moment. La question change alors de nature — non plus « comment le faire changer », mais « qu’est-ce qui manque ». Et la réponse n’est pas la même selon les personnes, ce qui explique pourquoi les réponses collectives au stress d’une équipe donnent des résultats si inégaux.

Une précision s’impose ici. Ce dont il est question est une dégradation ordinaire de la communication en situation de tension, pas une souffrance durable au travail. Un modèle de communication ne se substitue ni à un accompagnement individuel, ni à l’intervention de professionnels de santé lorsque la situation le réclame, ni au traitement des causes réelles quand celles-ci tiennent à l’organisation du travail.

Ce que cela change pour un encadrant

Pour qui conduit une équipe, l’usage le plus solide du modèle n’est pas le repérage des types, c’est l’écoute des changements de registre. Une personne dont le vocabulaire se durcit, dont les phrases se raccourcissent, qui se met à demander trois fois la même précision ou qui cesse de prendre la parole en réunion signale quelque chose bien avant de le formuler. Ces variations sont audibles pour qui les guette ; elles sont invisibles pour qui n’écoute que le contenu.

Le second usage est la réparation d’un échange qui s’enraye. Quand une conversation tourne en rond, l’instinct pousse à répéter le même message plus fort et plus longuement. Le modèle suggère l’inverse : garder le message et changer la forme, puis vérifier ce qui est reçu. Cela demande de l’entraînement, parce que le registre spontané revient dès que la pression monte — c’est-à-dire exactement au moment où il faudrait en changer.

Les limites méritent d’être dites aussi nettement. Le modèle n’explique pas un conflit dont la cause est un désaccord réel d’objectifs ou de moyens. Il n’annule pas une décision mal préparée. Il ne dispense pas d’ajuster son niveau d’exigence et de soutien à la tâche confiée, ce que décrit mieux une approche comme le réglage du style selon la maturité sur la tâche. Et il ne prédit ni la performance ni la réussite d’un recrutement.

Se former, et ce que la formation ne remplace pas

La Process Communication s’apprend en formation, avec un questionnaire dont le résultat est restitué par un praticien formé au modèle. Ce format n’est pas un détail commercial : un profil livré sans restitution se lit à contresens dans un grand nombre de cas, parce que l’étiquette est plus facile à retenir que le fonctionnement qu’elle recouvre.

Le contenu d’une formation utile se reconnaît à quelques signes. Le temps consacré à l’entraînement dépasse largement le temps consacré à l’exposé du modèle. Les mises en situation portent sur des échanges que les participants ont réellement à conduire. Et la restitution insiste autant sur la séquence de stress que sur la description des six fonctionnements, faute de quoi il ne reste qu’une typologie de plus.

Une mise en garde, enfin, vaut pour toutes les grilles de ce genre : le vocabulaire est contagieux. Quelques semaines après une formation, une équipe qui s’est approprié les étiquettes les emploie pour se disqualifier mutuellement en réunion. Le modèle devient alors l’exact contraire de ce qu’il prétend être — un outil pour mettre l’autre à sa place plutôt qu’un outil pour l’atteindre.

L’héritage de l’analyse transactionnelle

La Process Communication ne sort pas de nulle part. Elle est née dans le courant de l’analyse transactionnelle, développée par le psychiatre Eric Berne, dont elle reprend plusieurs notions. L’analyse transactionnelle décrit les échanges comme des transactions entre des états intérieurs, et cherche à expliquer pourquoi certains enchaînements se répètent invariablement entre les mêmes personnes.

Ce que Kahler y a ajouté tient en une observation sur le langage : les mots employés, plus encore que le contenu du propos, trahissent l’état dans lequel se trouve celui qui parle. Cette attention à la forme est ce qui a rendu le modèle opérationnel, parce qu’elle fournit un indice repérable en temps réel, sans interprétation savante et sans entretien préalable.

De cette filiation, la Process Communication garde une qualité et une limite. La qualité : elle s’intéresse à la relation, pas seulement à l’individu, et elle attribue les blocages à un ajustement raté entre deux personnes plutôt qu’au caractère de l’une d’elles. La limite : comme toute approche issue de ce courant, elle repose largement sur l’observation clinique et sur la pratique accumulée des praticiens, et elle se prête moins facilement à la vérification que des modèles construits pour la mesure statistique.

Ce que le modèle décrit, et ce qu’il ne mesure pas

Il reste un malentendu tenace à lever. Un profil issu de ce modèle n’est pas une évaluation. Il ne dit pas si quelqu’un est compétent, ni s’il sera à sa place dans un poste, ni comment il se comportera dans deux ans. Il décrit des préférences de communication déclarées par la personne elle-même, à un moment donné de son parcours.

Cela fixe des usages raisonnables et des usages à écarter. Un profil éclaire une relation qui coince, prépare une conversation difficile, aide une équipe à comprendre pourquoi certains échanges s’enveniment toujours au même endroit. Il n’a rien à faire dans une décision de recrutement, dans une évaluation annuelle, ni dans la constitution d’une équipe « équilibrée » par assemblage d’étiquettes. Ces limites sont les mêmes pour tous les questionnaires de ce type, et elles valent d’être rappelées avant toute passation d’un questionnaire de personnalité dans un cadre professionnel.

Employé pour ce qu’il est, le modèle rend un service précis et assez rare : il donne un langage commun pour parler de la manière dont on se parle, et il permet de nommer une tension avant qu’elle ne devienne un conflit. C’est peu, comparé aux promesses qui l’accompagnent parfois. C’est beaucoup, comparé au silence qui entoure d’ordinaire ces situations.

FAQ

Qu’est-ce que la Process Communication ?

C’est un modèle de communication conçu par le psychologue américain Taibi Kahler, issu du courant de l’analyse transactionnelle. Il décrit six façons de percevoir le monde et d’entrer en relation, la manière dont chacune a besoin d’être abordée pour rester disponible, et les comportements caractéristiques qui apparaissent, dans un ordre repérable, lorsque ces besoins ne sont plus satisfaits.

Quelles sont les six façons de fonctionner décrites par le modèle ?

Elles se distinguent par ce qui sert de porte d’entrée à la personne : la pensée et les faits, les opinions et les valeurs, les émotions et la relation, la réflexion en retrait, les réactions immédiates, ou l’action et son effet. La version francophone les désigne respectivement comme travaillomane, persévérant, empathique, rêveur, rebelle et promoteur — des étiquettes commodes qu’il vaut mieux traduire par leur fonctionnement dès qu’on les emploie devant une équipe.

En quoi ce modèle aide-t-il à mieux communiquer ?

En déplaçant l’attention du contenu vers la forme. Il propose de garder le message et de changer le registre quand un échange s’enraye, plutôt que de répéter la même formulation plus fort. Et il fournit une grille d’alerte : un changement de vocabulaire ou de ton signale souvent une tension avant que la personne ne la formule.

Faut-il obligatoirement passer un questionnaire ?

Un questionnaire restitué par un praticien formé donne un point de départ fiable, mais l’essentiel de l’usage quotidien repose sur l’écoute et sur l’ajustement en situation. Un profil livré sans restitution présente le risque inverse de son objectif : il fige une étiquette là où le modèle cherche à décrire une dynamique.

Qu’est-ce qui le distingue des autres grilles de personnalité ?

La séquence. La plupart des modèles décrivent un fonctionnement stable et disent, au mieux, un mot du stress. Celui-ci fait de la dégradation sous pression son objet central, et il la décrit par étapes successives, ce qui permet d’agir avant le stade où la relation est déjà abîmée.