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Les tests de personnalitéCe qu’ils mesurent, et ce qu’on en fait au travail

Quand le contexte se complique · révisé le · 11 min

Gestion de crise : ce qu’elle révèle et ce qu’elle impose

Une lampe-projecteur portative et son réflecteur

Il existe une différence considérable entre un problème grave et une crise, et cette différence ne tient ni à la taille de l’incident ni au montant en jeu. Un problème grave, même très grave, se traite avec ce que l’on sait déjà faire : il y a une procédure, une personne compétente, un délai. La crise commence au moment où les réponses habituelles cessent de produire leur effet, où l’information disponible ne suffit plus à décider, et où il faut pourtant décider.

Ce basculement fait quelque chose aux personnes. Il révèle des tendances qui passaient inaperçues et il en fait disparaître d’autres que l’on croyait acquises. Quiconque a traversé une période de ce genre à la tête d’une équipe le sait : les surprises ne viennent presque jamais de là où on les attendait.

Une crise n’est pas une urgence

L’urgence se traite, la crise déstabilise

L’urgence a une forme connue. Une machine s’arrête, un client réclame une réponse dans l’heure, un dossier doit partir ce soir. La situation est pressante, mais elle est lisible : on sait ce qu’il faut faire, la seule question est de le faire assez vite. L’organisation possède des réflexes pour cela, et les personnes aussi.

La crise se distingue par autre chose : l’incertitude sur la nature même de ce qui arrive. On ne sait pas encore si c’est grave, jusqu’où cela ira, ni qui sera touché. Les informations arrivent par fragments, se contredisent, et certaines se révéleront fausses. Traiter une crise avec les réflexes de l’urgence conduit à agir vite dans une direction que personne n’a vérifiée — et à devoir défaire ensuite.

Le moment où les repères cessent de fonctionner

Il y a toujours un instant précis où l’on comprend que l’on est passé de l’un à l’autre. Quelqu’un pose une question simple et personne ne peut y répondre. Ou bien la réponse donnée le matin est démentie l’après-midi. Ou encore deux personnes également fiables décrivent deux situations incompatibles.

Reconnaître ce basculement à voix haute est déjà un acte de pilotage. Tant qu’on continue à traiter la situation comme une urgence ordinaire, l’équipe fonctionne en mode d’exécution, chacun dans son couloir, et personne ne fait remonter ce qui ne rentre pas dans les cases. Dire que l’on ne comprend pas encore ce qui se passe change la nature des remontées : les gens se mettent à signaler ce qui les étonne au lieu de le filtrer.

Ce que la pression fait aux personnes

Les traits habituels se durcissent

Sous contrainte de temps et d’information, la plupart des gens ne deviennent pas différents : ils deviennent une version plus marquée d’eux-mêmes. Celui qui va droit au but devient abrupt et coupe la parole. Celui qui vérifie tout réclame des données que personne n’a le temps de produire. Celui qui entraîne les autres parle davantage et écoute moins. Celui qui tient à ce que chacun soit à l’aise passe son temps à lisser des tensions au lieu de traiter le fond.

Ces durcissements ne sont pas des défauts de caractère, ce sont des stratégies d’économie : chacun fait plus de ce qui lui réussit d’habitude, parce qu’il n’a plus les ressources d’en essayer une autre. Le comprendre évite deux erreurs symétriques — prendre la brusquerie pour de l’agressivité, et prendre la minutie pour de l’obstruction.

Celui qui prend la main n’est pas toujours celui qu’on attendait

C’est l’observation la plus fréquente et la plus déroutante. Une personne discrète, rarement en avant dans les réunions, se met à structurer la situation, à poser les bonnes questions, à tenir le fil pendant que d’autres s’agitent. À l’inverse, quelqu’un de brillant dans l’exercice ordinaire du métier se révèle incapable de trancher tant qu’il lui manque un élément.

La raison en est simple : le travail ordinaire récompense la capacité à bien faire ce qui est prévu, la crise récompense la capacité à tenir l’incertitude. Ce ne sont pas les mêmes aptitudes, et rien dans une fiche de poste ne les distingue. Un dirigeant qui a vu cela une fois ne regarde plus son équipe de la même manière — ce qui est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles ces périodes sont si souvent reprises ensuite dans un accompagnement individuel de dirigeant.

Ce qui s’efface, et ce qui surgit

Certaines choses disparaissent instantanément : les préséances hiérarchiques secondaires, les rivalités de territoire, une partie des formalités. D’autres surgissent avec une netteté gênante : les rancunes anciennes, les doutes sur la compétence d’un collègue, la question de savoir qui protège qui.

La crise ne crée pas ces tensions, elle supprime ce qui les recouvrait. Un dirigeant qui découvre à ce moment-là que deux de ses responsables ne se parlent pas n’apprend rien de nouveau sur eux : il apprend qu’il ne le savait pas.

Le piège du jugement à chaud

Le réflexe consiste à noter mentalement qui a tenu et qui a flanché, et à en tirer des conclusions durables. C’est compréhensible, et c’est presque toujours injuste. Les conditions d’une crise sont extrêmes : sommeil écourté, informations contradictoires, sentiment d’être responsable de ce que l’on ne contrôle pas. Ce que les personnes y montrent renseigne sur leur comportement sous cette pression-là, pas sur leur valeur professionnelle.

La bonne question n’est pas « qui s’est bien comporté » mais « à quelle place chacun a-t-il été utile ». Il arrive que la réponse soit à l’exact opposé de l’organigramme, et c’est une information à conserver pour la prochaine fois, non un verdict à prononcer.

Ce qui se décide avant

Qui tranche

La question la moins glamour et la plus décisive. Dans une équipe où l’on ne sait pas qui a le dernier mot quand le temps manque, la crise produit soit la paralysie, soit la décision simultanée de trois personnes qui vont dans trois directions. Ni l’une ni l’autre ne se rattrape.

Désigner celui qui tranche ne consiste pas à concentrer le pouvoir : cela consiste à dire à l’avance dans quels cas la règle habituelle est suspendue, et jusqu’où. La personne désignée doit aussi savoir ce qu’elle n’a pas le droit de décider seule — c’est cette borne qui rend la délégation acceptable pour tout le monde.

Qui parle

La voix unique n’est pas une coquetterie de communication. Dès que deux personnes s’expriment au nom de l’organisation, les écarts entre leurs formulations sont lus comme des dissimulations, à l’intérieur comme à l’extérieur. Et les écarts sont inévitables, puisque chacun dispose d’un état de l’information différent.

Cela suppose de décider, hors période tendue, qui prend la parole, sur quels sujets, et ce que font les autres quand on les sollicite — y compris la réponse la plus utile qui soit : renvoyer vers la personne qui parle. Il faut aussi se demander qui est le mieux placé pour tenir ce rôle, et la réponse n’est pas mécaniquement le plus haut placé. Parler dans ces conditions demande de la clarté sous pression, une qualité inégalement répartie.

Qui est prévenu, et dans quel ordre

L’ordre des informations compte autant que leur contenu. Un collaborateur qui apprend par un client ce qui se passe dans sa propre maison en conçoit une amertume durable. Une équipe qui découvre une décision par un message général alors que son responsable n’en savait rien cesse de considérer ce responsable comme un interlocuteur.

Établir à froid la séquence — qui reçoit l’information en premier, qui relaie vers qui, dans quel délai raisonnable — évite des blessures qui survivent longtemps à l’événement. Ce genre de préparation n’a rien de bureaucratique : elle consomme une demi-page et évite des mois de réparation.

Ce qui ne s’improvise pas

Trois choses, en pratique. Où se trouvent les informations dont on aura besoin, et qui y a accès si la personne habituelle est absente. Comment on se joint quand les canaux ordinaires ne fonctionnent plus. Et quels signaux déclenchent le passage en mode dégradé, pour que le basculement ne dépende pas de l’humeur du moment.

Le reste s’adapte. Une organisation qui prépare trop finement les scénarios se retrouve toujours devant celui qu’elle n’avait pas écrit, et perd un temps précieux à vouloir y faire entrer une réalité qui n’y rentre pas.

Ce qui se tient pendant

Décider sans disposer de tout

La règle implicite du travail ordinaire — on décide quand on sait — ne tient plus. Il faut décider avec ce que l’on a, en sachant que l’on se trompera sur une partie. Cela demande une bascule mentale que beaucoup de bons professionnels ne font pas naturellement, parce que toute leur carrière les a habitués à ne pas s’avancer sans preuve.

Deux réflexes aident. Distinguer les décisions réversibles des décisions qui ne le sont pas, et traiter les premières vite, les secondes avec toute la lenteur possible. Et énoncer la décision avec l’hypothèse sur laquelle elle repose, de sorte que chacun sache à quel moment il faudra la revoir. Cette manière de doser le degré de directivité selon ce que la situation permet est précisément ce que décrit l’idée d’un style ajusté à la tâche du moment.

Le rythme des points de situation

L’erreur la plus courante consiste à réunir tout le monde en permanence. Les points continus rassurent celui qui les convoque et empêchent les autres de travailler. L’erreur inverse — chacun repart et on se revoit quand ce sera fini — laisse l’information se fragmenter.

Un rythme fixe, annoncé, court, avec un ordre du jour toujours identique — ce que l’on sait de nouveau, ce qui a changé, ce qui est décidé, qui fait quoi ensuite — libère l’intervalle. Les gens supportent l’incertitude beaucoup mieux quand ils savent à quel moment ils en sauront davantage.

Dire ce que l’on ne sait pas

Une équipe ne demande pas à son dirigeant d’avoir réponse à tout ; elle demande à savoir à quoi s’en tenir. Annoncer que la réponse n’est pas encore disponible, indiquer ce qui est entrepris pour l’obtenir et préciser quand un nouveau point sera fait : voilà une réponse complète. Le silence, lui, n’est jamais neutre : il est comblé par des hypothèses, et les hypothèses formulées dans un couloir sont systématiquement plus sombres que la réalité.

Cette capacité à dire l’incertitude sans se dévaluer repose sur quelque chose qui s’est constitué bien avant l’événement : le crédit accumulé dans les mois ordinaires. Une parole sans crédit ne rassure personne, quel que soit son contenu.

Protéger ceux qui exécutent

Ceux qui tiennent la ligne — le standard, l’atelier, le guichet, le service technique — subissent la pression de plein fouet et disposent du moins d’information. Ils sont aussi les premiers à être épuisés, et les derniers à le dire.

Leur donner un état de la situation avant tout le monde, leur fournir une formulation utilisable face aux questions qu’ils reçoivent, et organiser des relèves plutôt que compter sur leur endurance : ce sont trois gestes peu coûteux dont l’absence se paie en départs, quelques mois plus tard.

Ce que la période impose à celui qui décide

Renoncer à être celui qui sait

L’autorité ordinaire d’un responsable repose en bonne partie sur le fait qu’il en sait plus que les autres, ou du moins qu’il en a l’air. Une crise démolit cet appui en quelques heures : il en sait autant que les autres, parfois moins, puisque l’information circule d’abord par le terrain.

Celui qui refuse de lâcher cette position commence à produire des certitudes pour tenir son rang. C’est le mécanisme qui aggrave le plus sûrement une situation, parce que chaque certitude prématurée engage des actions qu’il faudra ensuite défaire, et parce que l’équipe finit par ne plus croire aucune des affirmations émises. L’autorité, dans ces moments, se déplace : elle ne vient plus de ce que l’on sait, mais de la manière dont on organise ce que personne ne sait.

Tenir sa propre fatigue pour une donnée

Le décideur est soumis aux mêmes déformations que les autres, avec un facteur aggravant : personne ne les lui signale. La brusquerie augmente, l’écoute se réduit, l’idée d’en référer à quelqu’un paraît une perte de temps, les signaux faibles sont écartés parce qu’ils compliquent.

La parade est banale et rarement appliquée : désigner à l’avance une personne dont le rôle est de dire ce qui ne va pas dans la conduite des opérations, y compris à celui qui les conduit — et lui donner explicitement cette permission, qu’elle ne prendra pas d’elle-même. Sans mandat clair, personne ne contredit un dirigeant tendu, et le silence autour de lui s’installe exactement au moment où il en aurait le plus besoin.

Accepter d’être jugé sur la forme autant que sur le fond

Une décision juste annoncée sèchement produit souvent moins d’effet qu’une décision moyenne annoncée en expliquant sur quoi elle repose. C’est agaçant pour qui se juge sur la qualité de ses arbitrages, et c’est ainsi. Dans l’incertitude, les gens n’ont pas les moyens d’évaluer le fond ; ils évaluent ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire la manière.

Prendre un instant pour dire pourquoi, même approximativement, n’est donc pas une concession à la sensibilité de chacun : c’est ce qui permet à la décision d’être appliquée avec intelligence plutôt qu’à la lettre. Une consigne comprise résiste aux imprévus ; une consigne subie s’effondre au premier cas particulier.

L’après, quand plus rien ne brûle

Regarder ce qui s’est passé sans chercher un responsable

Le retour sur l’événement est le moment le plus souvent escamoté, parce que tout le monde veut passer à autre chose et parce qu’il fait peur. Il fait peur pour une raison précise : chacun redoute d’y être désigné.

Un examen utile porte sur les décisions et sur l’information, pas sur les personnes. À quel moment a-t-on su quoi. Quelle décision, prise avec ce que l’on avait alors, s’est révélée bonne ou mauvaise — les deux questions étant distinctes. Qu’est-ce qui a manqué. La règle qui rend l’exercice possible tient en une phrase : on juge les décisions à l’information disponible au moment où elles ont été prises, jamais à ce que l’on a appris depuis.

Ce que l’équipe retient de celui qui décidait

Longtemps après, ce qui reste n’est ni le plan ni les arbitrages. Ce qui reste, c’est la manière dont les gens ont été traités quand personne n’avait le temps d’être délicat. Qui a été prévenu, qui a été oublié. Qui a reçu une explication, qui a reçu un ordre. Qui a été remercié, et à quel moment.

Une crise bien conduite sur le fond mais brutale dans la forme laisse une équipe qui exécute et qui n’avance plus rien d’elle-même. Une crise imparfaitement conduite mais où chacun s’est senti considéré laisse une équipe soudée, qui saura affronter la suivante. Le second résultat vaut mieux que le premier, et il ne coûte que de l’attention.