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Les tests de personnalitéCe qu’ils mesurent, et ce qu’on en fait au travail

Encadrer au quotidien · révisé le · 10 min

Développement du leadership

Les anneaux concentriques d’une lentille de Fresnel de phare

Le leadership n’est pas un trait de caractère, et il ne dépend d’aucun type de personnalité. Aucune combinaison de lettres, aucune couleur, aucun profil ne prédispose à entraîner un groupe. Ce que l’on observe dans les organisations est bien moins spectaculaire : des personnes qui, à force d’être mises en situation, de recevoir des retours qu’elles n’attendaient pas et de s’apercevoir de l’effet qu’elles produisent, tiennent au bout de quelques années un rôle qu’elles ne tenaient pas auparavant. Le développement du leadership ressemble rarement à une révélation. Il ressemble à une accumulation.

Encore faut-il savoir ce que recouvre ce mot, en quoi il se distingue de la fonction d’encadrement, et par quels moyens quelqu’un y progresse vraiment — puisque les dispositifs les plus répandus sont aussi, souvent, les moins efficaces.

Un mot qui décrit un effet, pas une qualité

L’idée que certains seraient nés pour cela survit parce que l’on observe le résultat sans avoir vu le chemin. Une personne qui tient une équipe sans effort apparent a presque toujours derrière elle une série d’épisodes qui ne se voient plus : des décisions ratées, des retours reçus de plein fouet, des situations où elle a compris quelque chose sur sa manière d’agir.

L’observation quotidienne suffit d’ailleurs à ruiner la théorie du tempérament. Des personnes réservées, peu à l’aise à l’oral, entraînent des équipes entières parce qu’elles sont fiables et qu’elles disent la vérité. Des orateurs brillants ne rassemblent personne parce que rien, dans la durée, ne suit leurs discours. Ce qui distingue les premiers des seconds n’est pas une disposition intérieure, c’est une série de conduites : lire ce qui se passe dans un groupe, énoncer une direction en termes compréhensibles, la tenir quand elle coûte, reconnaître une erreur assez tôt pour qu’elle reste réparable.

Cela ne veut pas dire que la personnalité soit sans effet. Elle colore la manière de s’y prendre : quelqu’un ira plus volontiers vers la relation individuelle, un autre vers le cadrage collectif. Un questionnaire peut éclairer cette pente, et c’est précisément ce que ce type d’outil sait faire — ses apports et ses limites sont détaillés dans la page qui examine ce qu’un questionnaire apporte à une organisation. Mais aucune pente ne prédit qui parviendra à entraîner un groupe, ni ne dispense du travail d’apprentissage.

Encadrer et entraîner ne sont pas le même métier

La confusion entre les deux explique une bonne part des programmes qui ne servent à rien.

L’encadrement est une fonction. Elle est attribuée par l’organisation et s’accompagne de moyens définis : fixer des objectifs, répartir des ressources, évaluer, arbitrer, rendre des comptes. Elle s’exerce qu’on soit suivi ou non, parce qu’elle repose sur une autorité formelle.

Le leadership est un effet. Il est obtenu, ou il ne l’est pas. Des gens s’engagent dans une direction parce qu’ils en voient l’intérêt, parce qu’ils font confiance à celui qui la propose, ou parce qu’ils ont constaté que ses arbitrages précédents se sont révélés justes. Aucune décision d’organigramme ne produit cet effet.

D’où deux situations très courantes. La première : une personne détient la fonction sans obtenir l’effet. Ses équipes exécutent, sans plus ; les initiatives remontent ailleurs. La seconde : une personne obtient l’effet sans détenir la fonction. On la consulte avant les réunions, on lui demande son avis sur les décisions qui ne la concernent pas formellement, et son accord vaut ralliement pour une partie de l’équipe.

Un programme de développement réservé à la ligne hiérarchique passe donc à côté d’une partie de ceux qui portent déjà la chose. Il laisse aussi croire qu’il suffirait d’outiller la fonction pour obtenir l’effet, alors que l’une relève de l’organisation et l’autre du jugement de celui qui s’en sert.

Pourquoi l’influence ne suit pas l’organigramme

Dans n’importe quelle équipe, quelques personnes sont consultées avant les décisions sans figurer nulle part sur le schéma d’organisation. Celle qui est là depuis le plus longtemps et connaît l’histoire des dossiers. Celle qui explique bien et à qui l’on va demander ce qu’il faut comprendre d’une note ambiguë. Celle qui dit tout haut ce que les autres pensent tout bas, et dont le silence, le jour où elle se tait, en dit autant que ses prises de parole.

L’influence circule vers ces personnes parce qu’elle suit trois choses que l’organigramme n’attribue pas : la compétence reconnue sur un sujet, la fiabilité constatée dans la durée, la disponibilité réelle. Un responsable très compétent mais jamais joignable perd son influence au profit de quelqu’un de moins expert et plus présent.

Deux conséquences pratiques en découlent. D’abord, une décision annoncée par la seule voie hiérarchique, sans que ces relais aient été convaincus en amont, s’enlise : elle est appliquée à la lettre et vidée de son sens. Ensuite, la première chose qu’apprend quelqu’un qui progresse sur ce terrain n’est pas à parler mieux, c’est à repérer ces circuits — qui parle à qui, qui est cru, où se forment réellement les avis.

Les leviers qui comptent

Trois moyens, et trois seulement, déplacent quelque chose de durable. Ils ont en commun d’être inconfortables et de coûter du temps.

L’exposition à des situations réelles

Rien ne remplace l’obligation de décider avec une information incomplète, d’annoncer ce que personne n’a envie d’entendre, ou d’arbitrer entre deux personnes qui ont raison toutes les deux. Ces situations enseignent parce qu’elles engagent : il y a des conséquences, et elles sont visibles.

Les organisations qui font progresser leurs équipes sur ce plan confient des choses qui comptent vraiment — un projet transversal où l’on n’a d’autorité sur personne, un client difficile, un sujet que tout le monde évite. Avec, systématiquement, deux garde-fous : un périmètre où l’erreur reste rattrapable, et quelqu’un avec qui débriefer ensuite. Une situation réelle sans débriefing produit une anecdote ; la même situation reprise à froid produit un apprentissage.

Les retours venus de plusieurs sources

Le regard que l’on porte sur soi est partiel, et celui du responsable hiérarchique n’est qu’un angle parmi d’autres — souvent le moins informé sur la manière dont la personne se comporte quand il n’est pas dans la pièce.

Ce qui modifie l’image, ce sont des retours convergents venus de gens qui voient des facettes différentes : des pairs, des membres de l’équipe, des interlocuteurs d’autres services. Leur valeur ne tient pas à la note qu’ils produisent, mais à l’écart qu’ils révèlent entre ce que la personne croyait donner à voir et ce qui arrive effectivement à l’autre bout. Cet écart est la matière première du progrès.

Deux conditions le rendent exploitable : les retours doivent avoir été recueillis dans des conditions qui permettent la franchise, et ils doivent être rendus avec quelqu’un. Un rapport remis brut à une personne seule produit soit une justification point par point, soit un découragement — rarement un changement de conduite.

Le fait de se voir à l’œuvre

C’est le levier le plus désagréable et le plus efficace. Se voir à l’œuvre signifie disposer d’une trace de sa propre conduite : une réunion que l’on a animée et que l’on reprend séquence par séquence, les notes prises par un observateur assis en retrait, un échange difficile repris à chaud dans la demi-heure qui suit.

Découvrir que l’on a interrompu quatre fois la même personne, que l’on n’a posé aucune question avant de trancher, ou que la décision a été annoncée dans les dernières minutes alors qu’elle était prise depuis le début, cela ne se lit dans aucun ouvrage. C’est aussi l’un des apports d’un accompagnement individuel conduit dans la durée : quelqu’un d’extérieur, sans enjeu dans les résultats de l’équipe, dont le seul travail consiste à renvoyer ce qu’il a vu.

Ce que l’entourage rend possible, ou empêche

Aucun de ces leviers ne fonctionne dans un environnement qui les contredit, et c’est la raison la plus fréquente de l’échec des programmes.

Si dire « je me suis trompé » coûte cher, personne n’apprend : les erreurs sont dissimulées jusqu’à ce qu’elles deviennent ingérables. Si le seul comportement récompensé est de tenir ses chiffres, rien d’autre ne se développe, et ceux qui font grandir les autres le font en pure perte. Si les désaccords ne peuvent s’exprimer qu’en tête-à-tête après la réunion, les retours dont il était question plus haut n’existent pas.

Quelques indices renseignent mieux que n’importe quelle déclaration d’intention. Ce qui se passe dans les jours qui suivent une erreur coûteuse : analyse ou recherche d’un responsable. Ce qui arrive à celui qui exprime un désaccord devant tout le monde. Ce que récompensent les promotions : ceux qui obtiennent des résultats seuls, ou ceux dont les équipes se sont étoffées.

Un dispositif de développement installé dans un environnement qui dit l’inverse ne produit pas de leadership. Il produit du cynisme, parce que chacun mesure immédiatement la distance entre ce qui est enseigné et ce qui est payé.

Ce qui ne produit rien

Le séminaire isolé

Deux jours hors les murs, une émotion forte, de bonnes intentions — et plus rien trois semaines plus tard. Le contenu n’est généralement pas en cause. Ce qui manque, c’est la suite : aucune situation où appliquer ce qui a été vu, aucun retour sur la tentative, aucun rendez-vous pour reprendre le sujet.

Un séminaire vaut comme ouverture d’une séquence, jamais comme événement. S’il n’est pas suivi d’occasions réelles et de points de reprise, il tient lieu de solde de tout compte : le sujet a été traité, on peut passer à autre chose.

La liste de qualités à cocher

Vision, courage, exemplarité, écoute, humilité. Personne n’est contre, et c’est bien le problème : ces listes décrivent le résultat, jamais le chemin. Elles ne disent rien de ce qu’il faut faire autrement lundi matin.

Leur effet réel est double. Elles culpabilisent, puisque personne ne coche tout. Et elles se retournent facilement en instrument d’évaluation, alors qu’elles ont été présentées comme un repère de développement — ce qui suffit à tuer la confiance nécessaire au reste.

Le modèle de styles appliqué mécaniquement

Les grilles qui rangent les manières de diriger en quelques styles aident à penser, à une condition : être prises comme une invitation à varier sa conduite selon l’interlocuteur et selon le moment.

Appliquées mécaniquement, elles produisent l’inverse de ce qu’elles visent. Chacun annonce son style comme on annonce une excuse — « moi, je suis direct » — et s’y installe. La grille devient une identité, donc une dispense d’effort. Elle sert aussi à classer les autres, ce qui appauvrit encore la relation. Prises dans le bon sens, en revanche, ces approches restent utiles : c’est tout le propos des démarches qui ajustent la conduite à la situation et à l’autonomie de chacun, dont la valeur tient au fait qu’elles obligent à observer avant de choisir.

Reconnaître un progrès quand il a lieu

Un développement du leadership qui se passe bien ne se voit pas dans une note de satisfaction ni dans une attestation. Il se repère à des signes discrets, dont aucun ne relève du discours.

  • La personne pose davantage de questions avant de trancher, et ses décisions sont mieux comprises par ceux qui doivent les appliquer.
  • Les tensions sont traitées plus tôt, quand elles sont encore des désaccords et pas encore des positions.
  • Des gens viennent la voir spontanément, y compris sur des sujets qui ne sont pas de son ressort.
  • Elle sait porter une décision qu’elle n’a pas choisie sans la désavouer ni faire mine de l’avoir voulue.
  • Son équipe continue de fonctionner quand elle s’absente deux semaines.
  • Elle peut dire ce qu’elle ne sait pas devant des personnes qu’elle dirige.

Ce qui ne renseigne sur rien, en revanche : le vocabulaire employé, le nombre de formations suivies, et l’aisance à parler de leadership. La confiance accordée à quelqu’un ne se déclare pas davantage qu’elle ne se décrète ; elle se constate dans ce que les autres lui apportent d’eux-mêmes — une inquiétude formulée tôt, une erreur signalée avant qu’elle ne coûte, une objection dite en face plutôt que dans le couloir.

FAQ

Qu’est-ce que le leadership ?

C’est la capacité à obtenir qu’un groupe s’engage dans une direction sans que l’autorité formelle soit le ressort principal. Un effet constaté, donc, et non une qualité que l’on posséderait : il s’observe dans ce que les autres font, pas dans ce que la personne démontre.

Sur quoi repose-t-il concrètement ?

Sur la compétence reconnue dans un domaine, sur la fiabilité vérifiée au fil du temps, sur la clarté de ce qui est annoncé et sur la disponibilité réelle. Ces quatre appuis se construisent par des actes répétés, et se perdent bien plus vite qu’ils ne s’acquièrent.

Qu’apporte un travail de développement sur ce terrain ?

Des décisions prises plus vite parce que mieux instruites, des désaccords traités avant qu’ils ne durcissent, et une équipe qui n’attend pas d’instruction pour avancer. Le bénéfice se mesure au fonctionnement du collectif, rarement à la performance individuelle de celui qui le conduit.

Par où commencer quand on veut progresser ?

Par un état des lieux honnête : demander à quelques personnes qui voient des facettes différentes ce qu’elles observent, et accueillir la réponse sans la discuter. Ensuite seulement, choisir une situation réelle où s’exercer, et prévoir avec qui la reprendre une fois passée.

Peut-on progresser sans changer de fonction ?

Oui, et c’est même la situation la plus fréquente. Un projet transversal, un sujet sensible à porter, une mission où l’on n’a d’autorité sur personne offrent exactement les conditions nécessaires : un enjeu véritable, des interlocuteurs à convaincre et des conséquences visibles.